La Revue socialiste et ses métamorphoses
La Fondation met en ligne La Revue socialiste, publiée en différentes séries mais presque en continu, de 1885 à 2017. Gilles Candar, spécialiste de l’histoire des gauches, retrace dans cette note ce long parcours. La mise à disposition des numéros en ligne, accessibles à toutes et tous, est désormais un outil bibliographique indispensable pour toute étude sur le mouvement socialiste depuis la fin du XIXe siècle.
« Plus vieille dame du socialisme français » selon l’historienne Madeleine Rebérioux1, La Revue socialiste est aussi célèbre qu’emblématique. Son existence, sa légitimité et son influence peuvent avoir été discutées. D’autres revues ont rivalisé avec elle, mais sans s’imposer, ni dans la durée, ni dans la mémoire militante. La Revue socialiste a perduré, de 1880 à 2017… et elle reviendra peut-être ? Pourtant, sa diffusion ne dut jamais dépasser quelques centaines d’exemplaires, situation assez commune pour les revues socialistes (et les autres). Mais cela compta peu car la vitalité et l’influence d’une revue tiennent beaucoup plus aux thèmes de discussions et de débats qu’elle parvient à susciter et à faire vivre qu’à l’importance numérique de sa diffusion.
La revue de Benoît Malon
La Revue socialiste fut d’abord l’œuvre d’un homme, « Malon l’immortel », comme le qualifie dans l’article évoqué plus haut Madeleine Rebérioux. Ne demeure-t-il pas d’ailleurs avec Jean Jaurès le seul socialiste des temps héroïques à compter encore une société d’amis à son nom2 ? Ancien berger devenu ouvrier teinturier, Benoît Malon (1841-1893) fut député de la Seine, membre de la Commune de Paris, élu par le 17e arrondissement, ami de Jules Guesde puis de Paul Brousse, enfin figure tutélaire lui-même d’un socialisme qui se voulait ouvert et synthétique, réformiste toujours et révolutionnaire quand il le fallait.
La Revue socialiste a connu une double naissance. La première a lieu en 1880. Madeleine Rebérioux parle un peu injustement d’une « demi-fausse-couche ». L’existence de la première série s’étend du 20 janvier au 5 septembre 1880 et compte treize livraisons. La revue annonce une liste très large de collaborateurs, comptant des représentants de douze pays (parmi lesquels Bebel, Liebknecht, Kautsky, De Paepe, Neuwenhuis, etc.) et allant du libertaire Élisée Reclus au gendre de Marx, Paul Lafargue, de Jules Guesde à Piotr Lavrov. L’unité organisationnelle des socialistes est alors presque complète (les blanquistes par exemple restent à l’écart), entre « l’immortel congrès » de Marseille (20-31 octobre 1879) et les premières scissions des congrès rivaux de Saint-Étienne et Roanne (25 septembre-1er octobre 1882). Le souvenir de la Semaine sanglante à la fin de la Commune pèse encore de tout son poids alors que la loi d’amnistie se fait attendre. Aussi, l’heure n’est pas aux « situations révolutionnaires », mais à « se recueillir, reprendre la calme élaboration de ses théories, concentrer ses efforts dans la calme élaboration de ses théories, bien délimiter ses revendications et ses aspirations ». Moins de politique, plus d’économie et de social pourrait-on dire. La revue prend vite d’ailleurs en sous-titre : « organe bi-mensuel de la science sociale ».
La Revue socialiste, série 1885-1914
La revue renaît sous la direction plus marquée de Benoît Malon le 15 janvier 1885. Il définit son programme par une « Entrée en ligne » qu’il signe seul. Il souhaite édifier « un foyer où convergeront toutes les idées de réforme et de transformation sociale ». La revue veut apporter « investigations », « idées », non « invectives », donner leur « part de champ et de soleil » à tous les socialistes, « modérés ou violents », « autonomistes ou autoritaires », « pacifiques ou révolutionnaires », « mutuellistes ou communistes », « positivistes ou collectivistes »… Son ambition est de devenir l’équivalent de la Revue des Deux-Mondes pour la littérature, du Journal des économistes ou de la Revue philosophique…
Malon est appuyé par Rodolphe Simon, commerçant du quartier du Sentier, qui finance la revue et oriente le choix des successeurs de Malon. Le fondateur succombe en effet après une longue maladie le 13 septembre 1898. Il est successivement remplacé par Georges Renard (1894-1898), ancien élève de l’École normale supérieure, mais aussi ancien communard, exilé en Suisse, puis par Gustave Rouanet (1898-1904), député du 18e arrondissement de Paris, Eugène Fournière (1905-1914), tous deux anciens amis de Malon et intellectuels autodidactes, et enfin Albert Thomas (1914), ancien normalien et cacique de l’agrégation d’histoire, député de la Seine. La « fabrique de la revue »3, sa gestion quotidienne, demandent des secrétaires de rédaction dévoués et investis4. Parfois en attente de meilleures carrières, ils se révèlent l’être plus ou moins. De même, la revue connaît les difficultés habituelles de rivalités personnelles ou politiques. Elle a des thèmes de prédilection, plus sociologiques pourrait-on dire avec Malon, davantage littéraires et artistiques avec Renard, plus directement liés au combat politique dans la dernière période où se pose la question des rapports avec le Parti socialiste constitué en 1905, mais aussi avec les syndicats et les coopératives. Elle explore de manière féconde des domaines variés, non sans quelques errements, par exemple sur la portée sociale et politique de l’antisémitisme3.
La Revue socialiste, que nous fondons, en élargissant le programme de celle qui eut son utilité en 1880, ne sera l'organe ni d'un homme ni d'une secte, ni même d'un parti ; elle sera le foyer où convergeront toutes les idées de réforme et de transformation sociale qui, sous la pression des nécessités politiques et économiques, agitent si tragiquement notre époque.
La revue cherche à attirer les jeunes talents prometteurs : Jean Jaurès pour sa thèse latine sur les origines du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte et Hegel, puis pour sa série sur l’organisation socialiste de l’avenir, mais aussi Alexandre Millerand, René Viviani, brillants avocats et parlementaires remarqués, Charles Péguy, animateur de la première « turne » socialiste de l’ENS rue d’Ulm et Gabriel Deville, spécialiste du marxisme. La difficulté en ces cas est de maintenir la collaboration lorsque vient le temps des sollicitations multiples et importantes, donc des choix à opérer. Le nouveau siècle n’est pas trop favorable à la revue : les anciens réseaux de solidarité et de soutien se reconfigurent, les préoccupations directement politiques prennent le dessus. La revue semble s’identifier à un monde un peu vieilli, souvent franc-maçon, lié au souvenir de la Commune, qui peine à faire sa place entre un radicalisme de plus en plus gouvernemental et un socialisme davantage tourné vers l’organisation, la propagande, la construction du parti et les échéances électorales. Albert Thomas6 est tenté d’insérer la revue dans les réseaux militants, politiques, syndicalistes ou coopérateurs qu’il cherche à fédérer, mais il n’y parvient qu’imparfaitement. Lorsqu’il en devient directeur et non plus rédacteur en chef, à la mort de Fournière, La Revue socialiste n’est déjà plus que l’ombre d’elle-même et on comprend qu’il n’ait pas vraiment cherché par la suite à la relancer en tant que telle ou sous une forme voisine.
Émules et rivales
Et pourtant, La Revue socialiste a imposé sa marque, favorisée par l’échec de ses rivales. Les « marxistes » du Parti ouvrier privilégiaient plutôt l’émergence d’un journal militant, qui servirait à la construction organisationnelle du socialisme, donc plutôt un hebdomadaire en rêvant de le transformer en quotidien. Ils soutiennent, mais pas davantage, les tentatives de L’Ère nouvelle (1893-1894) et du Devenir social, revue internationale d’économie, d’histoire et de philosophie (1895-1898). Un étudiant roumain de bonne famille, George Diamandy, a financé la première, l’avocat Alfred Bonnet la seconde qu’il anime avec l’aide de Georges Sorel, Gabriel Deville et Paul Lafargue. Le 15 janvier 1899 paraît le premier numéro d’une revue plus ambitieuse dans son insertion directe en politique, sous la direction d’Hubert Lagardelle7, jeune intellectuel révolutionnaire qui lui consacre une part des économies familiales. D’abord sous-titré « revue bi-mensuelle internationale », plus tard, « revue de critique sociale, littéraire et artistique », Le Mouvement socialiste entend être la revue de référence aux yeux de l’Internationale, recherchant l’appui des grands partis (allemand, belge…) de l’Internationale8. Elle correspond à l’époque qui voit les partis socialistes émerger après le congrès de Japy (1899) avant de fusionner en 1905. Le syndicalisme s’organise au même moment autour de la Confédération générale du travail fusionnée avec la Fédération des bourses du travail (1902). Les animateurs du Mouvement socialiste sont d’anciens étudiants socialistes qui ont rejoint Jaurès pour le combat dreyfusard… mais s’en séparent sur la participation ministérielle et la défense républicaine. À l’origine proche intellectuellement de Péguy, la revue est ensuite influencée par Georges Sorel jusqu’à la crise de la CGT en 1908. Son rythme de parution évolue en divers sens, mais sa diffusion dépasse probablement celle de La Revue socialiste. En tout cas, la revue compte dans le débat intellectuel du début de siècle. Mais le caractère erratique de son orientation, le parcours désordonné de son directeur Lagardelle l’empêchent d’avoir une influence durable.
De novembre 1904 à août 1905, l’aile gauche du Parti socialiste français publia une petite revue, La Vie socialiste, sous la direction de Francis de Pressensé avec Pierre Renaudel comme secrétaire-gérant9. Il s’agissait d’aider au rapprochement en vue de l’unité socialiste et donc de se situer entre La Revue socialiste, plus réservée sur sa droite, et un Mouvement socialiste très critique sur sa gauche. Une fois l’unité réalisée, et dans la position inconfortable de tout « centrisme », cette revue de jeunes responsables à la diffusion restreinte cessa vite de paraître.
La Nouvelle Revue socialiste, série 1925-1931
La Première Guerre mondiale provoqua la fin de l’ensemble des revues socialistes : mobilisation des responsables, effondrement des ventes et des possibilités de financement, désintérêt aussi pour des préoccupations qui ne semblaient plus de saison alors que la guerre occupait tous les esprits. Néanmoins, les socialistes favorables à la politique de défense nationale choisie par la direction du parti lancèrent une nouvelle revue, L’Avenir, revue du socialisme10, fondée par Jean-Baptiste Séverac, professeur de philosophie et ancien secrétaire de rédaction du Mouvement socialiste. La revue s’efforça de fournir une armature idéologique aux militants du courant « majoritaire », devenus minoritaires à leur tour après octobre 1918. Elle accueillit dans ses colonnes les animateurs de la Société des amis de Jean Jaurès, Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Mauss, François Simiand, Émile Durkheim... L’Avenir cessa de paraître en 1923.
« Un parti est d’abord une mémoire » aimait à dire Jean Longuet. C’est peut-être la raison pour laquelle, tout en songeant plutôt à l’exemple du Mouvement socialiste dont il avait été co-fondateur, Jean Longuet baptisa la revue lancée le 5 décembre 1925 La Nouvelle Revue socialiste11. Puisque le choix fondamental de « garder la vieille maison » était acté, il fallait l’assumer jusqu’au bout. Du reste, Longuet avait parfois collaboré aussi à La Revue socialiste au temps où celle-ci était dirigée par Gustave Rouanet. Comme ses prédécesseuses de 1880 et de 1899, la revue insiste sur son ambition internationale. Elle s’enorgueillit de la coopération des responsables de l’Internationale Ouvrière Socialiste réunifiée au congrès de Hambourg (21-25 mai 1923). La Nouvelle Revue socialiste a deux directeurs : Jean Longuet, qui s’occupe davantage du contenu rédactionnel, et Louis Oscar Frossard, l’ancien secrétaire général de la SFIO puis de la SFIC qui a rompu avec le PCF le 1er janvier 1923 et prépare désormais son retour à la SFIO, devenu un homme de presse et de réseaux. Tous les courants et toutes les générations du socialisme sont représentés au sein du comité de rédaction : le guesdiste Bracke, le très jaurésien Gustave Rouanet, André Le Trocquer et Maurice Délépine, deux avocats proches de Jean Longuet pendant la guerre, Henri Sellier qui revient du PCF, tout comme Pierre Dormoy. La revue se veut ouverte aux jeunes : d’où l’intégration au comité de rédaction de Charles Spinasse, puis de Jules Moch en 1928, de Marcel Déat en 1930. Parmi les étudiants socialistes, Raymond Aron et Claude Lévi-Strauss donneront ainsi quelques notes de lecture à la revue. Le secrétariat de rédaction est assuré par Robert Longuet, fils du directeur, puis par Berthe Fouchère, une institutrice militante à La Bataille socialiste. Les universitaires y participèrent assez peu : quelques articles d’Henri Sée, Albert Mathiez, André Philip ou Ludovic Zoretti, professeurs mais aussi militants notables. Outre l’international, la revue s’ouvre largement à la littérature et aux arts : Firmin Gémier est au sommaire du premier numéro avec un article sur « l’Internationale du théâtre ». Madeleine Léo-Lagrange défend l’œuvre de Marcel Proust et Maurice Delépine celles de Knut Hamsun, Léon Werth et Panaït Istrati. La vie de la revue se révèle difficile : mensuel en 1926 et 1927, le rythme de parution devient bimestriel en 1928 et 1930 avec un seul numéro en 1929. Frossard qui devait faire les frais de la revue (évalués en 1928 à 20 000 francs par an) la quitte en 1930. Longuet s’associe alors à Amédée Dunois pour un ultime numéro en 1931.
Les fondateurs de la Nouvelle Revue Socialiste ont l'intention d’analyser mois par mois, selon les méthodes fixées une fois pour toutes par la critique maîtresse de Marx, le mouvement des faits et des idées en France et dans le monde.
Révolte (1931-1934) dirigé par Paul Favier et Jacques Grumbach12 commença à paraître en même temps que le dernier numéro de la Nouvelle Revue socialiste. Elle s’y substitue, laissant à l’écart les deux co-directeurs de la Nouvelle Revue socialiste qui acceptent néanmoins de lui confier leur ancien fichier. Davantage que la Nouvelle Revue socialiste, cette revue bénéficie de l’appui de la direction du parti qui lui accorde son parrainage officiel. Elle représente une nouvelle génération, formée dans les Jeunesses socialistes et le milieu enseignant, et promeut une discipline de parti assez rigoureuse. La revue disparaît après vingt-deux numéros sans avoir vraiment élargi son audience initiale. Idée et action (1936-1937) publie dix numéros et annonce 265 abonnés à la fin 1936. La revue est animée par des étudiants socialistes, anciens ou présents13, associés à des anciens communistes antistaliniens tels Lucien Laurat et Marcelle Pommera, venus du sillage de Boris Souvarine, qui ont rallié la SFIO. Elle affirme un point de vue de gauche critique à l’égard de la politique gouvernementale. jeunesse », Aden, n° 20, 2024, p. 69-87.
La Revue socialiste, série 1946-1973
Après la Libération, le socialisme s’estime « maître de l’heure » (Léon Blum) même si les résultats électoraux (23, 5 % en 1945, 18 % fin 1946) et les difficultés politiques, économiques et sociales modèrent vite ses espérances. Néanmoins, il occupe une place centrale dans les institutions (Vincent Auriol président de la République, direction puis participation gouvernementale) et a restauré son autorité politique. Robert Verdier, secrétaire-adjoint de la SFIO dans la Résistance, et les enseignants socialistes des Cercles Jean Jaurès souhaitent restaurer une revue socialiste pour animer le débat intellectuel. La grande différence avec les cas précédents est qu’il s’agit cette fois d’une revue prise en charge et financée par le parti lui-même (réunion du comité directeur du 13 mars 1946). La Revue socialiste paraît sous la direction de l’historien Ernest Labrousse, professeur à la Sorbonne, habitué des combats politiques (ancien lycéen libertaire, journaliste socialiste puis communiste, devenu universitaire, proche de Léon Blum) avec un comité d’honneur comportant des grands noms de l’Université, tel l’historien Lucien Febvre, qui avait milité à la SFIO dans sa jeunesse. La revue est administrée et distribuée par la Librairie Marcel Rivière et gérée au quotidien par son secrétaire de rédaction, l’agrégé des lettres Roger Pagosse, ancien animateur des Étudiants socialistes au temps du Front populaire, un des fondateurs de la Société d’études jaurésiennes (1959)
La crise de la Communauté européenne de défense frappa durement La Revue socialiste, qui comptait parmi ses animateurs de nombreux adversaires du projet. Ernest Labrousse est remplacé en 1954 par Étienne Weill-Raynal, proche collaborateur du secrétaire général Guy Mollet, dont la notoriété est surtout militante (député, membre des organismes de direction). La Guerre d’Algérie achève de marginaliser la SFIO au sein du monde enseignant et des professions intellectuelles. La revue survit, s’ouvre à des tribunes politiques parfois intéressantes, mais, incontestablement, la vie intellectuelle se passe ailleurs14.
La Revue Socialiste, éditée en commun par le Parti Socialiste et par le Cercle d'Etudes Socialistes Jean Jaurès, donnera à la démocratie française l'organe de libre discussion, la documentation objective dont elle a besoin pour faire ce choix. Sa formule est plus large encore que celle de s'a devancière. Ce n'est pas seulement à tous les socialistes, c'est à tous les hommes « de savoir et de bonne volonté » qu'elle s'adresse pour les convier à participer à ses travaux.
NRS - La Nouvelle Revue socialiste, série 1974-1992
Après le congrès d’Épinay (11-13 juin 1971), le Parti socialiste se préoccupe d’abord très peu de la revue qui parvient occasionnellement à sortir d’ultimes numéros sous la direction de Roger Pagosse (1972-1973). Premier secrétaire, François Mitterrand décide de la relancer en prenant sa direction officielle. Une nouvelle appellation est chargée de signifier une rupture (Nouvelle Revue socialiste), destinée à reconquérir plus d’influence au sein du monde intellectuel, davantage tourné vers les communistes ou les héritiers de mai 68. La revue est conçue sous la responsabilité de Maurice Bennassayag, rédacteur en chef de 1974 à 1979, directeur-adjoint de 1979 à 1986, assisté par Françoise Castro, rédactrice en chef de 1979 à 1981 puis par Alain Meyer de 1981 à 1986.
Interrompue après la défaite électorale de 1986, La Nouvelle Revue socialiste reparaît dans une nouvelle formule en 1987 (16 numéros jusqu’en 1992), avec une numérotation elle aussi nouvelle, un rédacteur en chef Jacques Huntziger, agrégé de droit public, auquel succède en 1991 Alain Houlou, un intellectuel aux centres d’intérêt multiples. Gérard Collomb est le directeur politique mentionné de 1989 à 1992 lorsque Pierre Mauroy est Premier secrétaire du Parti socialiste.
L’époque est marquée par des difficultés croissantes sur tous les plans pour les socialistes (congrès de Rennes en mars 1990, gouvernements d’Edith Cresson et Pierre Bérégovoy), l’heure est au renouvellement et aux changements d’appellation. La Nouvelle Revue socialiste est remplacée par Vendredi-Idées, qui reprend un titre du Front populaire15, sous la direction d’Henri Weber, ancien dirigeant de la Ligue communiste devenu socialiste et proche de Laurent Fabius, alors Premier secrétaire (1992-1993). La nouvelle revue compte quatre numéros, mais disparaît après le désastre électoral de 1993.
Ici commence LA NOUVELLE REVUE SOCIALISTE.
Tournée vers le Parti, elle aidera à l'information des militants, à leur formation. Unifier idéologiquement des dizaines de milliers d'adhérents nouveaux et des dizaines d'adhérents plus anciens dont les motivations sont différentes, tel est l'objectif.
La Revue socialiste, série 1999-2017
La gauche plurielle et le retour au gouvernement des socialistes avec Lionel Jospin (1997-2002) crée une situation plus favorable à l’expression des idées socialistes et au débat. De même que le Parti socialiste a repris la numérotation traditionnelle de ses congrès, une revue socialiste renaît en renouant avec une appellation ancienne. Sénateur de la Seine-maritime, Henri Weber est toujours aux commandes de La Revue socialiste à la parution désormais plus régulière (1999-2005). Le premier rédacteur en chef de cette nouvelle série est Laurent Bouvet auquel succède assez rapidement Cécile Beaujouan. Sa préoccupation majeure semble être de suivre les questions européennes et de déterminer la place que le marché doit désormais occuper au sein de la « nouvelle économie ». Les débats se succèdent dans une revue politiquement assez pluraliste : éditoriaux de François Hollande, articles de Martine Aubry, Laurent Fabius, Jean-Luc Mélenchon, mais aussi de Pascal Perrineau, Pascal Boniface, Marc Lazar, Raphaël Enthoven… L’interrogation sur les évolutions en cours se fait de plus en plus pressante, mais aussi contradictoire. Faut-il refermer ou prolonger ce que certains qualifient de « parenthèse libérale » du socialisme (Liêm Hoang-Ngoc, La Revue socialiste numéro 19, avril 2005) ? Dans un article significatif, qui donne bien des clés pour comprendre son évolution future, Jean-Luc Mélenchon expose « La dimension invisible du non » [au projet de constitution européenne], même s’il explique que « ces choses se sentent davantage qu’elles ne se disent »16. Il annonce en somme la probabilité de son départ proche.
Lancer une revue est toujours une belle et téméraire aventure. Nous nous y sommes essayés à plusieurs reprises dans notre histoire ; c'est une entreprise difficile, exigeante, mais nécessaire.
Après le congrès du Mans (novembre 2005) et le départ d’Henri Weber pour un secrétariat sur la mondialisation et des responsabilités européennes, La Revue socialiste est désormais dirigée par Jean-Christophe Cambadélis, lui aussi ancien trostskiste (lambertiste), devenu proche de Lionel Jospin, puis de Dominique Strauss-Kahn. Il conserve une ligne de controverses assez ouvertes, voire éclectiques, passant de l’Amérique latine à l’Europe, de la civilisation urbaine à la globalisation. Passé à son tour à des responsabilités internationales après le congrès de Reims (14-16 novembre 2008), ce député de Paris est remplacé par Alain Bergounioux, historien réputé du socialisme contemporain, longtemps proche de Michel Rocard, administrateur de la Fondation Jean-Jaurès et président de l’Ours. Toujours assisté par Cécile Beaujouan, puis aussi par Alexis Dalem, Alain Bergounioux parvient à maintenir La Revue socialiste une dizaine d’années. Il y fait se confronter analyses politiques de dirigeants et points de vue universitaires, associant aux politistes de Sciences Po divers historiens de la nouvelle génération, comme Vincent Duclert et d’autres. L’histoire revient aussi avec quelques grands textes de la tradition socialiste, de Jaurès ou Blum à Palme. L’éventail des sujets s’ouvre, au-delà des sujets économiques ou européens longtemps dominants. Sont ainsi traitées de grandes questions sociales (migrations, protection sociale, retraites…), mais aussi politiques, s’interrogeant sur la morale, la culture, les femmes, la justice, la laïcité et les religions, voire, plus directement et fondamentalement, se demandant : Quelle République voulons-nous ?17
Le dernier numéro paru consacre sa couverture à Benoît Hamon, candidat à l’élection présidentielle de 201718. Son échec du premier tour (6,36 %) suivi de la lourde défaite aux élections législatives de juin (7,4 % et 30 députés) interrompt la parution qui n’a pas repris depuis lors. Peut-être parce que comme l’avaient déjà montré les années 1970 et 1980, le débat intellectuel prend désormais de nouvelles formes : hier revues de tendances (Frontière, Faire, Repères, etc.), aujourd’hui diversité des expressions écrites et orales à l’Université, dans des fondations ou autres lieux ? En tout cas, pendant près d’un siècle et demi se sont succédés articles, études et débats sur une profusion de sujets qui n’appartiennent pas à une histoire close et résolue, mais peuvent et doivent être encore lus, scrutés, analysés et commentés par de nouvelles générations, toujours soucieuses « d’aller à l’idéal et de comprendre le réel »19.
Gilles Candar
La Revue socialiste, de 1885 à 2017 en cinq séries :
[1] Madeleine Rebérioux, « La Revue socialiste », Cahiers Georges Sorel n° 5, 1987, p. 15.
[2] L’Association des Amis de Benoît Malon sise à la mairie de Précieux (42600) fondée en 1994 édite un Bulletin annuel.
[3] Pour reprendre une expression d’Olivier Corpet, Introduction à Histoire(s) de revues au tournant du siècle, Jean Jaurès Cahiers trimestriels n° 146, octobre-décembre 1997.
[4] Citons entre autres Adrien Veber (1888-1905), Valéry Hermay (1895-1914), Albert Thomas (1905-1914), Augustin Chaboseau (1906-1910), André Lebey (1910-1914), etc.
[5] Michel Dreyfus, L’antisémitisme à gauche, Paris, La Découverte, 2009, rééd. 2011.
[6] Adeline Blaszkiewicz-Maison, Albert Thomas 1878-1932. Une histoire du réformisme social, Paris, PUF, 2024.
[7] Christine Bouneau, Hubert Lagardelle (1876-1958) : un bourgeois révolutionnaire et son époque, Mont-de-Marsan, Eurédit, 2000.
[8] Marion de Flers, « Le Mouvement socialiste (1899-1914) », Cahiers Georges Sorel n° 5, 1987.
[9] Gilles Candar, « La Vie socialiste ? Une revue jauressiste ? », Jean Jaurès Cahiers trimestriels n° 146, octobre-décembre 1997.
[10] Vincent Chambarlhac, « L’Avenir, revue du socialisme de l’heure ? », dans Vincent Chambarlhac et Romain Ducoulombier, Les socialistes français et la Grande Guerre. Ministres, militants, combattants de la majorité (1914-1918), Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2018.
[11] Gilles Candar, Jean Longuet. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire, Rennes, PUR, 2007.
[12] Matteo Fourcaut, « Révolte 1931-1934, anatomie d’une revue de la jeunesse socialiste d’entre-deux-guerres », Revue des revues n° 71, janvier-juin 2024 et « La "classe 22", une jeunesse socialiste et marxiste face aux années 1930 », Actuel Marx n° 75, janvier-juin 2024.
[13] Gilles Candar, « La revue L’Étudiant socialiste et ses avatars », dans « Étudiants et groupes intellectuels de jeunesse », Aden, n° 20, 2024, p. 69-87.
[14] Émeric Bréhier, « Les années 1960, âge d’or des revues politiques de la gauche française ? », Revue des revues n° 25, janvier-juin 1998. Ancien député socialiste (2012-2017), Émeric Bréhier est docteur en science politique avec une thèse sur Les revues politiques de la gauche non communiste de 1958 à 1986 (directeur Pierre Avril), directeur de l’observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès, professeur associé à l’IEP de Bordeaux.
[15] Vendredi (1935-1938) est un hebdomadaire culturel de gauche dirigé par André Chamson, Jean Guéhenno et Andrée Viollis..
[16] « Comprendre et dépasser le non », La Revue socialiste n° 20, juillet 2005.
[17] La Revue socialiste, n° 64, décembre 2016.
[18] « Face à la présidentielle », La Revue socialiste n° 65, mars 2017.
[19] Jean Jaurès, Discours à la jeunesse, Lycée d’Albi, 30 juillet 1903.